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CINEMA PARLANT

Un de mes passages préférés, c'est celui où Javier se rend à la Médiathèque et où il revient pour raconter le film à Alicia qui gît sur son lit, distante. (Ça dure environ dix minutes).

Qu'est-ce qui t'a poussé à t'éloigner de l'histoire principale?
Ce n'est qu'un éloignement apparent. L'histoire de l'infirmier ne s'interrompt pas pendant ces sept minutes, elle est simplement dissimulée, elle se confond avec celle de L'Amant qui rétrécissait . La vraie raison (celle qui m'est apparue pendant l'écriture du scénario) était de me servir du film muet comme couverture.
Pour couvrir quoi?
Ce qui est réellement en train de se passer dans la chambre d'Alicia. Je ne veux pas que le spectateur voit, alors je me sers de L'Amant qui rétrécissait pour lui voiler les yeux. Le spectateur découvrira ce qui s'est passé en même temps que les autres personnages. C'est un secret que je ne veux pas qu'on dévoile.
Ça s'appelle de la manipulation.
C'est un choix de narration qui n'est pas simple. C'est pour ça que je suis assez content du résultat.
Ce n'est pas la première fois que tes personnages s'expliquent par l'intermédiaire d'un autre film. Par exemple, Talons aiguilles.
Oui, Victoria Abril emprunte une scène de Sonate d'Automne pour exprimer à sa mère, Marisa Paredes, l'amour et la haine qu'elle ressent pour elle. C'est ce même amour et cette même haine qui la poussent au crime. Dans Matador, les acteurs principaux se précipitent dans une salle de cinéma (elle fuit son ami) où on joue Duel au soleil. Sur l'écran est projeté ce que sera leur propre destin. Dans En chair et en os, pendant que Liberto Rabal et Francesca Neri se disputent, à la télévision, on passe La Vie criminelle d'Archibald de la Cruz de Buñuel. Les images du film de Buñuel anticipent deux éléments qu'on apercevra ensuite dans mon film:
1 - un homme sans jambe, joué par Javier Bardem, assis dans un fauteuil roulant. Dans La Vie criminelle d'Archibald de la Cruz un mannequin en tissu perd une jambe.
2- Dans En chair et en os, le feu rattrape Angela Molina quand Liberto lui annonce qu'il veut rompre. Dans La Vie criminelle d'Archibald de la Cruz, Archibald fait brûler dans son four un mannequin identique à celui du personnage interprété par Miroslava. Pour l'anecdote, quelques années plus tard, l'actrice mourra dans une voiture en flammes.
Les films que je voie, je les associe à mon expérience, c'est comme cela que je m'en sers. Je ne les utilise pas pour rendre hommage à leur auteur ni pour les imiter. Ce sont des éléments que j'inclus dans mon scénario et qui finissent par en faire partie. " Raconter les films ", c'est quelque chose qui se rapporte à moi. Ça n'a rien à voir avec les sempiternelles discussions sur le cinéma, dont j'ai horreur. Quand j'étais jeune, je me souviens que je racontais les films à mes sœurs, des films qu'on allait voir ensemble. Ça m'excitait de repenser aux films. Tout en les racontant, je les réinventais, je faisais ma propre adaptation.
Mes sœurs préféraient ma version infidèle et complètement délirante au film lui-même. Je me souviens de ces longues heures qu'on passait assis dans le patio tandis que mess sœurs cousaient, ou réunis autour du brasero sous la table ronde. Elles me demandaient : " Pedro, raconte-nous le film qu'on a vu hier. "
Tu te vois en train de raconter des films à tes petits-enfants?
Je ne sais pas. Je ne pense plus avoir le temps d'avoir des petits-enfants... Je ne crois pas que je le ferais. Je ne raconte plus les films, j'ai perdu l'habitude. Je ne les raconte que lorsque j'y suis obligé, pendant les interviews.

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