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Q- Tu t'imagines toi-même en train de raconter des films
à tes petits-neveux?
R- Je ne sais pas, je n'ai pas encore de petits-neveux… De
toutes façons je ne crois pas que je le ferai.
Q- Tu vas passer la fin de l'année à Salvador de Bahía, chez
Caetano Veloso..
R- Oui, cela me porte chance. La-bas j'ai écrit " Tout sur
ma mère "..
Q- Et tu vas faire ton offrande de fleurs à Yemanyá, la déesse
de la mer ?
R- Oui… c'est une sensation indescriptible que de voir les
natifs, nombreux d'entre eux vêtus de blanc, semant les vagues
de fleurs...
P- Que vas-tu demander à Yemanyá?
R- Que "Parle avec elle" fonctionne, et que je sois en bonne
santé afin d' effectuer ma tournée promotionnelle sans me
déprimer, que les préjugés à mon encontre ne fleurissent pas
(comme cela est arrivé d'autres fois) dû à certaines scènes
(c'est à dire, que j'espère que la dictature du " politiquement
correct ", ni aucune autre dictature plus moderne ne feront
pas leur réapparition, car sinon je suis dans la merde). Également
je vais demander de l'amour. La fin des programmes merdiques,
qu'une fois pour toutes passe la mode de tourner avec des
steady-cam, suivant les acteurs dans des plans interminables
fatiguant le spectateur. Également j'ai demandé un fils. Et
trouver une nouvelle coiffure, j'en ai marre de celle-ci.
Ne plus grossir. Maigrir même. Et récupérer l'optimisme absurde
du début des années 80 (sans devoir recourir aux drogues).
Et que Ingmar Bergman pense à moi avant Liv Ullman lorsque
son prochain scénario sera prêt. J'aurai tout donné pour pouvoir
diriger " Infidèle " . Evidemment je me souviendrai du reste
du monde, cela paraît ridicule dire que je demanderai Paix,
Bon Sens, que l´Afrique renaisse de son agonie, plus de faim,
plus d'injustice, plus de maladies incurables, plus de terrorisme,
que les femmes afghanes puissent voir directement ce qui les
entoure, qu'elles puissent aller au ciné, que les Argentins
puissent manger sans devoir prendre d'assaut les magasins…
tant de choses que Yemanyá va devoir effectuer des heures
extra afin de me les accorder… quand je pense aux besoins
collectifs j'en perds mon sens de l'humour.
P- Comment valoriserais-tu le ciné espagnol?
R- Vif et varié, comme toujours. En général, je crois que
les deux dernières moissons n'ont pas été très bonnes, mais
le nôtre est un ciné d'individualités, l'année passée Javier
Bardem a été nommé aux Oscars, ce qui est une étape importante,
et cette année Amenábar a obtenu le " sleeper " aux Etats-Unis,
avec un film en anglais, mais tourné et co-produit ici. Et
certainement sera nommée aux Oscars dans plusieurs catégories…
Quelque chose d'unique. Mais la moisson n'a pas été bonne,
nous pouvons nous consoler en pensant que la moisson américaine
a été bien pire… Jamais je n'ai vu pires films américains
que ceux de cette saison (je n'inclus pas ceux sortis en fin
d'année). Autre particularité de cette saison est que les
meilleurs films de langue espagnole, que mes compagnons me
pardonnent, sont argentins ou mexicains. " La Cienaga ", "El
hijo de la novia" y "Nueve Reinas" sont trois des dix meilleurs
films de l'année...
Q- Qu'est ce qui t'a inspiré "Parle avec elle" ?
R- Plusieurs faits réels qui se sont déroulés les dix dernières
années, dont j'ai pris note.
1: Patricia Whit Bull se réveille d'un coma de 16 ans. Elle
entra dans le coma en accouchant de son quatrième enfant…
selon les médecins, son état était irréversible.
2:En ex- Yougoslavie, le jeune gardien nocturne d'une morgue
se sent attiré par un jeune cadavre féminin. La solitude de
la mort sommée à la solitude de la nuit résulte être " trop
de solitude ", le jeune garde se laisse emporter par ses désirs
et possède la belle défunte. Ce qui arrive ensuite est un
des miracles de la nature humaine qui je pense sont loin de
faire sourire le Pape… En réaction à l'abus amoureux, la morte
se réveille… La jeune souffrait une maladie genre catalepsie
et sa mort n'était qu'apparente. (Je ne fus pas le seul à
prendre note de l'événement, en France, on a tourné un film
il y a deux ans inspiré par celui-ci). Malgré que la famille
de la ressuscitée était très reconnaissante envers le violeur,
ils ne purent éviter qu'il soit mis en prison. Ils lui amenaient
des paquets avec de la nourriture et lui cherchèrent un avocat.
Curieux dilemme, pour la justice il s'agit d'un simple violeur,
mais pour la famille qui vivait la réalité selon leurs sentiments,
le garçon avait redonné vie à leur fille.
3:A New York, une fille dans le coma depuis neuf ans tombe
enceinte. Peu de jours après on découvre que le coupable est
un infirmier. Cela me marqua fortement, comment un corps cliniquement
mort (la mort est déterminée par le cerveau), peut-il engendrer
la vie ?
4:Je crois que ce fut Cocteau que dit que la " beauté " peut
être douloureuse. Je suppose qu'il se référait à la beauté
des personnes, je crois que les situations qui recèlent des
moments de beauté inattendus et extraordinaires peuvent te
faire venir la larme à l'œil, larmes plus propres à la douleur
qu'au plaisir.
5:Depuis que je vis "Muñecos diabólicos" ou "El hombre menguante"
j'ai toujours rêvé tourner un film avec un être minuscule
où les pattes des meubles et l'orographie du sol seraient
le décor principal. D'ailleurs, j'avais déjà écrit un traitement,
il y a longtemps, sur un personnage minuscule. Tous ces faits
ensemble, et le souvenir d'un amour, m'inspirèrent le scénario
du film.
Q- Outre les "auto-interviews" parles-tu tout seul parfois
?
R- Non, et cela m'impressionne beaucoup quand je vois dans
la rue des gens parler seuls... Bon, il y a quelques mois,
il y eut plusieurs jours où je me surpris en train de parler
seul… je le faisais le matin, à peine levé ou le soir… (on
m'a raconté que Buñuel également parlait seul le matin afin
de vérifier l'avancement de sa surdité) moi je le faisais
pour vérifier le son et la puissance de ma voix… je perdis
la voix pendant le tournage et durant quelques semaines, au
lever, après le long silence nocturne, je me parlais dans
le lit ou face au miroir… " comment est ma voix aujourd'hui
? " je m'interrogeais. " Bien mieux, si je ne la force pas,
peut-être tiendra t'elle le coup jusque ce soir… ". J'ai toujours
cru en la parole, même si tu restes sans voix ou tu n'as pas
d'interlocuteur.
Pedro
Almodóvar |
diciembre
de 2001|


Photos de Miguel Bracho ©
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