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SAVOIR FEINDRE
Après le tournage de "La fleur
" j'ai pris
quelques notes sur le personnage de Manuela, l'infirmière
qui apparaît au début. Une femme normale, qui lors
des simulations (qu'elle faisait avec les médecins du séminaire
de transplantation où ils dramatisaient une situation dans
laquelle les médecins communiquaient à une mère
hypothétique le décès de son fils) se transformait
en une authentique actrice, bien meilleure que les médecins
avec lesquels elle partageait la scène.
Mon idée de base était de faire un film sur la capacité
de jouer, de certaines personnes qui ne sont pas des acteurs.
Enfant, je me souviens avoir vu cette qualité chez les femmes
de ma famille. Elles feignaient plus et mieux que les hommes. Et
sur base de mensonges, arrivaient à éviter plus d'une
tragédie.
Il y a quarante ans, quand je vivais là-bas, la Mancha était
une zone aride et machiste, où l'homme régnait sur
sa famille du haut de son fauteuil, tapissé de simili
cuir brillant. Pendant que les femmes trouvaient des réponses
à presque tous les problèmes,
en silence, devant souvent mentir pour cela. (Serait-ce la raison
pour laquelle García Lorca disait que l'Espagne avait
toujours
été un pays de bonnes actrices ?)
Contre ce machisme Manchego dont je me souviens (peut-être
exagéré) de ma jeunesse, les femmes feignaient, mentaient,
occultaient et de cette façon permettaient que la vie suive
son flux et se développe, sans que les hommes ne s'en rendent
comptent ni fassent obstruction. (En plus de vital c'était
spectaculaire. Le premier spectacle que je vis, fut celui de plusieurs
femmes discutant, dans les patios).
Je ne le savais pas mais ceci allait être une des thèmes
de mon film numéro 13, la capacité d'une femme à
feindre.
Et la maternité blessée.
Et la solidarité spontanée entre femmes.
" J'ai toujours eu confiance en la bonté des inconnus",
disait Willians par la bouche de Blanche Dubois. Dans " Tout
", la bonté est des inconnues.
ACTRICES
Le titre " Tout sur ma mère " vient de "
Tout sur Eve " ("All about Eve", de J. L. Mankiewicz),
entre autre thèmes, le film de Mankiewicz traite de femmes
et d'actrices. Des femmes qui se confessent et se mentent sur le
chemin d'un théâtre, converti en sancta santorum de
l'univers féminin (équivalent au patio de mon enfance.
Trois ou quatre femmes, en train de parler, signifie pour moi l'origine
de la vie, mais également l'origine de la fiction et de la
narration).
Dans " Eve .." les hommes ont peu d'importance, à
l'exception du sibyllin George Sanders, dans le rôle de critique
prévaricateur odieux. Sanders est sublime, mais il me semblait
un acteur asexué. Son personnage ne perdrait rien d'essentiel
s'il était joué par une femme.
ACTRICES ET FEMMES
Non seulement le thème de " Tout sur ma mère
", mais le film également est dédié aux
femmes. Spécialement aux actrices qui ont été
actrices un jour.
J'ai toujours été intéressé par les
films qui reflètent le monde du cinéma. Je ne parle
pas de ceux qui parlent du langage, mais de ceux qui racontent
des histoires d'acteurs, directeurs, écrivains, producteurs,
stylistes, maquilleurs, figurants, imitateurs de stars, etc.
Films dont l'argument est le cinéma proprement dit, et
les personnes qui le font, leur magnificence et leur misère.
De ce genre inexistant, et qui provient de tous les genres, je
suis particulièrement
attiré par celui protagonisé par des femmes. Dans
l'hommage final, j'en nomme trois qui m'ont le plus causé
d'émotions : la Gena Rowland de "Opening Night",
la Bette Davis de "All about Eve" et la Romy Schneider
de "Lo importante es amar". L'esprit des trois imprègne
de fumée, d'alcool, de désespoir, de folie, de
désir,
de détresse, de frustration, de solitude, de vitalité
et de compréhension tous les personnages de " Tout
sur ma mère ".
J'aurais pu élargir l'hommage à beaucoup plus d'actrices,
qui également ont été actrices, au ciné
: Gloria Swanson dans "Sunset Boulevard", Judy Garland
dans "Ha nacido una estrella", Lana Turner dans "Cautivos
del mal" et "Imitación a la vida", Ava dans
"La Condesa descalza", "Verónica Voss"
de Fassbinder, Julianne Moore dans "Vania en la calle 42"
de Louis Malle. Valentina Cortese se trompant continuellement de
porte dans "La noche americana" de Truffaut. Maggie Smith
dans "California Suite". Geraldine Page faisant Alejandra
del Lago dans "Dulce pájaro de juventud", Karen
Black, littéralement piétinée par une multitude
de fans (figurants contractés comme elle) pour donner de
l'ambiance à l'entrée d'un ciné d'avant première
("The day of the Locust"). Jean Hagen, adorable idiot
dans "Singing in the rain", y compris Kim Bassinger, se
prostituant à force d'imiter Veronica Lake dans "L.
A. Confidential", "Fedora" du maestro Wilder, le
scénario. "Dos semanas en otra ciudad". "Le
mépris", de Godard. Anita Ekberg dans "La dolce
vita". Egalement je la dédierais à toutes les
actrices de "Damas del teatro" de Gregory La Cava, etc,
etc.
Et dans un ordre plus campestre, "El valle de las Muñecas",
"La leyenda de Lylah Clare" (de Robert Aldrich), "Heat"
(Paul Morrissey), "Harlow" avec Carrol Baker, "Mommie
Dearest"... et beaucoup d'autres que j'oublie sans doute.
Je ne suis pas intéressé par contre par la dégénérescence
de ce non-genre, dans son pendant télévisé.
Par exemple, les multiples biographies de Marilyn, les biopics télévisés,
bien qu'il y a toujours un soupçon de charme de voir Sophia
Loren jouant son propre rôle, quarante ans plus tard.. mais
je parlais du cinéma, pas de la télévision,
et en ce qui concerne Sophia, il s'agit d'une sorte de " reality
show " illustré par des images.
LE MONOLOGUE DE "LA AGRADO"
Le monologue est basé sur la parole. Sur plusieurs paroles
dites par une même personne, sans qu'un autre personnage ne
l'interrompe. C'est plus propre au théâtre, pour une
question d'âge, j'imagine ; le théâtre est plus
vieux que le cinéma. Selon moi, je le dis de façon
arbitraire, son équivalent au ciné est le premier
plan, avec ou sans paroles. Et c'est une arme catégorique,
contondante, mais risquée car elle ne permet aucun mensonge.
Bien que le ciné soit l'art de l'artifice, le monologue
comme le premier plan, fonctionnent seulement dans la nudité
et par moments par magie. Dans le monologue, les paroles comme le
silence sont importants, la bouche comme les yeux. Et c'est un privilège
exclusif des Grands (Acteurs).
J'intégrerai dans le genre du monologue le narrateur oral,
le charlatan de foire, le politicien qui fait son discours, à
tout type de porte-voix, pipelette, ou personne qui se confesse.
A celui qui prie. Au grand-père qui avec ou sans cheminée
raconte à ses petits enfants des aventures pleines de dangers
que lui-même a vécus. Ou au père, (et la mère)
qui doit hypnotiser son fils éveillé avec une histoire
belle et soporifique. Toute narration est un monologue, si dite
à voix haute et à la première personne. Et
tout monologue possède force dramatique si tu réussis
à ce que l'interlocuteur t'écoute avec attention (même
s'il finit par dormir).
Le monologue de Agrado n'est pas dit au premier plan, ou pas tout
le temps, mais si à la première personne, et jusqu'à
quel point !
Pendant que Manuela s'occupe de la sur Rosa, Agrado se charge
d'assister Huma Rojo et sa maîtresse Nina Cruz. Nina est accro
au cheval, ce qui suppose une vraie torture pour Huma et un danger
continu pour la fonction.
Une après-midi, pendant qu'elle prépare la loge de
Huma, Agrado reçoit un appel de l'actrice, il manque 15 minutes
avant le début de la représentation mais ni elle ni
Nina ne pourront y aller. Elles sont à l'hôpital
Il faut suspendre la représentation.
Malgré la consternation, Agrado s'arrange afin que ce soit
elle qui annonce la suspension de la représentation au public
qui remplit le patio de fauteuils. Elle avait toujours rêvé
fouler une vraie scène. Et celle-ci était l'occasion
idéale.
Au début elle est rigide. Le faisceau de lumière l'attrape
comme un insecte dans son cercle blanc. C'est une sensation qui
fait tourner la tête mais enivrante.
Le public hétérogène qui remplit pratiquement
la salle se demande et murmure ce que fait cet être sur la
scène.
Agrado met quelques secondes à l'expliquer. Faisant allusion
à une maladie non spécifique des deux protagonistes
la représentation est suspendue. Mais si quelques-uns désirent
rester (aux autres l'argent leur sera rendu) elle promet de les
distraire en leur racontant l'histoire de sa vie.
Stupeur. Murmures et rires.
Très peu s'en vont. Agrado prend de l'assurance et, en effet,
raconte tout. Depuis son nom, " on m'appelle Agrado car j'ai
essayé uniquement de rendre la vie agréable aux autres.
.." jusqu'à sa principale source de revenus. "je
faisais le tapin sur les ponts, près du cimetière
outre être agréable, je suis très authentique.."
Et sans gêne ni paresse, elle commence à énoncer
la liste détaillée des opérations de chirurgie
plastique qu'elle a subi afin d'être authentique et son prix
correspondant, en pesettes: ".. Pourtour des yeux, 80 mille,
silicone dans, lèvres, front, pommettes, hanches et cul
le litre est à soixante mille pesettes. Faites le compte
vous-même, car moi je l'ai déjà perdu
Nichons ? Deux. Je ne suis pas un monstre! Soixante dix chacune,
mais celles-ci, elles sont bien amorties.
Et sur ce ton elle continue pour la délectation des spectateurs
surpris. Agrado termine par une sentence essentielle : " Cela
m'a coûté cher d'être authentique. Mais il ne
faut pas être radin avec tout ce qui touche notre aspect.
Car une femme est d'autant plus authentique qu'elle ressemble à
ce qu'elle a rêvé d'elle-même. "
Le théâtre craque. Agrado l'a conquis.
Il y a quelques années j'ai appris que quelque chose de
semblable était réellement arrivé dans un
théâtre,
et depuis lors je voulais " l'insérer " dans un
de mes films. La protagoniste de la vraie anecdote fut Lola Membibres,
en Argentine. Le système électrique du théâtre
où elle jouait fit défaut, et ils restèrent
sans lumière au moment de la représentation. Il
n'y avait pas d'autres alternatives que de suspendre (ou si
?). Membribes, qui n'avait peur de rien, décida d'être
celle qui, de la scène et s'illuminant d'une bougie,
donnerait la nouvelle au public.
"
Bien évidemment, on vous rendra l'argent de
l'entrée. Mais comme vous êtes déjà là,
je vous demanderai de rester. A ceux qui restent, je leur promets
de les distraire en leur racontant l'histoire de ma vie ".
Personne ne bougea. Et l'actrice se mit à parler.
Ce soir là, Doña Lola Membribes fit la représentation
de sa vie, et décennies plus tard elle inspira un des blocs
les plus divertissants de " Tout sur ma mère ".
Car dans le film il y a également de l'humour. Beaucoup d'humour.
A chaque fois que Agrado apparaît.
MANUELA FUGITIVE (LES TROIS ESTEBAN)
Manuela fuit. Elle fuit toujours en train, traversant des tunnels
interminables. D'abord elle fuit de Barcelone à Madrid. Dix
huit ans plus tard, elle fuit de Madrid à Barcelone. Et quelques
mois plus tard, elle fait de nouveau le trajet Barcelone-Madrid,
fuyant.
Toutes ses fuites sont marquées par un type de Esteban.
Lors de la première fuite, elle portait Esteban-Fils dans
ses entrailles. Manuela fuyait du père, qui également
s'appelait Esteban, (Esteban-Père) bien que cela faisait
longtemps qu'on ne l'appelait plus ainsi. Dans la seconde fuite,
Esteban-Fils l'accompagne sous forme de photo et de cahier de
notes. Il est mort dans un accident. A cette occasion, Manuela
va vaguement
à la recherche de Esteban-Père, pour lui communiquer
la mort de son fils. Esteban-Père ne connaît pas
l'existence de ce fils, car Manuela ne lui a jamais dit. Lorsqu'elle
a appris qu'elle était enceinte, elle a simplement fui
le père,
et ne l'a plus jamais revu.
Manuela n'était pas retournée à Barcelone.
Barcelone est le territoire du père. Et Madrid celui du fils.
Et dans la politique émotionnelle de Manuela, les deux villes
sont irréconciliables et incompatibles. Lorsque Esteban-Fils
demandait après son Père, Manuela donnait toujours
des réponses évasives. Que pouvait-elle faire d'autre
?
Y a t'il une manière de dire à un fils que la personne
qui l'a engendré, son père biologique, a des plus
gros nichons que sa Mère, et que la dernière fois
qu'elle l'a vu il se faisait appeler Lola et que, elle y compris,
sa femme, cela faisait déjà longtemps qu'elle ne l'appelait
plus Esteban ? Il se peut qu'il y ait une façon d'expliquer
tout cela à un gosse, mais Manuela ne sut pas la trouver.
Et autant d'années de silence lui pèsent comme un
crime sur la conscience.
Manuela se condamne elle-même à rechercher Lola,
le père d'Esteban. Et cette condamnation la sauve. Elle
a besoin de fuir Madrid. Madrid représente son fils, c'est
la ville qui vit naître et mourir Esteban. Une ville trop
grande et trop vide. Manuela vagabonde dans les rues du Borne,
du quartier gothique, de la Place Royale
Parfois elle s'arrête
et contemple les personnes qui dorment dans la rue. Ce ne sont
pas des mendiants, sinon des personnes normales qui sont tellement
relaxées
qu'ils se laissent gagner par le sommeil. Mères de familles,
grosses, faisant la sieste, assises sur le banc d'une place quelconque.
Des hommes qui sont fatigués de marcher. Des jeunes exténués
par deux jours de fête ininterrompue, bohémiens
internationaux toujours plus jeunes. Des gens les quatre pieds
en l'air et déchaussés,
qui adoucissent l'attente de l'hôpital, endormis sans pudeur.
Personnes pour lesquelles le sommeil a vaincu la peur. Pour Manuela,
c'est une sensation très agréable de les voir dormir.
Peut-être elle aussi réussira - t'elle à récupérer
le sommeil.
Elle est contente d'être retournée à Barcelone.
De jour, elle somnole, et de nuit elle sort à la recherche
de Lola. Lola pourrait se trouver n'importe où, Naples,
Marseille ou La Havane. Mer, vice et largesse d'esprit sont
les qualités
que Lola exige d'une ville pour y rester. Barcelone les a toutes.
Cela pourrait être n'importe laquelle de ces trois villes
en plus de Barcelone. Au rythme d'un somnambule, Manuela fait
des rencontres (Agrado, la sur Rosa, Huma Rojo, le fils
de la sur Rosa)
et des raisons pour rester. Après quelques mois, elle fait
d'autres rencontres qui lui donnent des raisons pour partir
en fuyant.
Une fois de plus dans le train, direction Barcelone-Madrid, et avec
un autre Esteban, le troisième, dans les bras, un bébé
de quelques mois auquel Manuela s'accroche et qu'elle doit protéger
de l'hostilité de sa grand-mère. Le bébé
est séropositif et la grand-mère craint qu'il ne l'infecte
rien qu'en la griffant. Et les enfants aiment griffer. C'est leur
façon de caresser et toucher les choses.
Deux ans plus tard, le nouveau millénaire vient de commencer.
Le troisième Esteban a négativisé de forme
naturelle le virus et Manuela l'emmène à Can Ruti
afin de faire des recherches. Ainsi, Manuela retourne à Barcelone
avec le troisième Esteban, assis sur ses genoux. Le
gosse est en pleine santé et joue avec des mies de
pain. De temps en temps il fait participer Manuela au banquet.
Alors que Manuela lui donne les mies, pour qu'il ne s'étouffe
pas, Manuela lui explique l'histoire de ses fuites. Le gosse
l'écoute
comme s'il la comprenait. " C'est la première fois
que je viens à Barcelone sans fuir ". Manuela lui
explique comment se sont déroulées les trois fois
précédentes.
Elle lui raconte pourquoi il s'appelle Esteban, qui furent ses
parents, comment ils décédèrent et dans quelles
circonstances elle s'est convertie en son unique mère,
devant l'extirper
à une grand-mère qui ne l'aimait pas. Mais sa grand-mère
a beaucoup changé, elle vit à Barcelone et lui,
il doit beaucoup l'aimer. Elle lui explique également
qu'avant lui il y eût deux autres Esteban. L'un d'eux fut
son fils, le deuxième. A cause d'une pudeur absurde, elle
lui a caché tellement de choses
Mais cela ne se
représentera
pas. A lui, elle racontera tout. Au fur et à mesure qu'il
grandira en taille et curiosité, aucune question qu'il
se posera ne restera sans réponse. Manuela lui promet
de répondre
à toutes, et si elle ne sait pas la réponse, elle
l'inventera. " Car l'improvisation me réussit ".
Manuela sourit et pense que sa vie a réellement été
extraordinaire. " J'aurai pu être actrice si j'avais
voulu. Mais mon unique vocation a été de prendre
soin de mes enfants ! De prendre soin de toi ! "
Elle sert le petit dans ses bras, comme si elle voulait qu'il
n'oublie pas ce qu'elle venait de dire.
CECILIA. LES RETROUVAILLES.
La parole maturité n'a pas bonne réputation, mais
je crois que c'est ainsi que s'appelle le processus vécu
par Cecilia Roth au cours des treize années pendant lesquelles
nous n'avons plus travaillé ensemble. (" Qu'est
ce que j'ai fait
" fut
notre dernière collaboration).
Cecilia Roth a mûri, elle a grandi. Sa technique s'est affinée
sans que cela se perçoive. C'est ce qui arrive avec la perfection,
qu'elle ne se remarque pas. Les arêtes disparaissent, tout
s'écoule. Et cela paraît naturel alors qu'il s'agit
d'un miracle.
Pour moi il n'y a pas de spectacle majeur que de voir pleurer une
femme. Une actrice, je voulais dire. Je reconnais avoir eu la chance
de voir les meilleures pleurer : Carmen Maura, Marisa Paredes, Victoria
Abril, Chus Lampreave, Penélope Cruz, Kiti Manver, Verónica
Forqué, Angela Molina, Julieta Serrano... Et chacune d'entre
elles l'a fait d'une façon différente. Il n'y a pas
de bruits si personnels que les rires et les pleurs. Dans "
Tout sur ma mère " Cecilia a également eu sa
dose de larmes. Transparentes, torrentielles. Elles l'ébranlent
comme des contractions. Et quand elles arrivent, elles ont une qualité
cathartique.
Si la terminologie existait (elle s'applique seulement à
la comédie délirante, je parle de la screwball comedy),
on pourrait définir " Tout sur ma mère "
de screwball drama. Drame disparate, baroque et avec des personnages
extrêmes, fustigés par le hasard (sans que ce soit
grand guignol, ou drame grotesque). Comme contrepoint à son
naturel démesuré, pendant les répétitions
j'ai décidé que la façon de jouer devait être
radicalement sobre, même aride. Là était
la clef et le défi, que le groupe d'actrices a assumé
immédiatement.
Pour Cecilia, le défi était plus grand encore,
son personnage est comme carbonisé par la mort de
son fils ; subite, et destructrice tel un éclair.
Et elle est dans tous les plans du film.
Je ne sais comment elle put, durant les trois mois qu'a duré
le tournage, se contenir et être au-delà de la douleur,
mais en la reflétant toujours.
Manuela démontre que Cecilia Roth est à son apogée
en tant qu'actrice. Et je ressens quelque chose de bizarre en le
disant. Comme personne, elle me rappelle beaucoup la fille que je
connus il y a vingt ans : ingénieuse, cultivée, avec
la même capacité d'enthousiasme et d'excitation, bruyante,
immature et névrotique dans son acception la plus amusante,
fragile, volontaire, de rire immédiat et émotion fulminante.
Cependant, pour moi l'actrice est un mystère. Treize ans
de mystère.
Lorsque je la vois dans le film et la sent palpiter comme Manuela,
je sais que je suis face à un des travaux les plus frissonnants
auquel j'ai assisté. Et elle ne me rappelle pas la Cecilia
que j'ai connu dans les années 80, mais une autre.
Je suppose que c'est ça être acteur.
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