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ALMODÓVAR RACONTE
Je n'avais jamais changé de titres autant de fois. Finalement,
il est arrivé la même chose que pour "Femmes..."
et que pour "Qu' est-ce que j'ai...?": je suis revenu
au titre initial, provisoire à savoir, "Kika".
Quand j'ai commencé à écrire ce scénario,
entre mes différents voyages et promotions, Kika-personnage
était la propriétaire et la dame de l'histoire.
Comme toujours je l'écrivis par simple distraction, afin
de me désintoxiquer. Egalement, comme toujours, au début
c'était une translation de mes besoins. Le monde qui m'entoure
et mon propre monde, menaçaient de m'asphyxier, je nécessitais
une bonne dose d'optimisme. Je voulais récupérer pour
ma vie et pour mon ciné, le goût frais de la comédie.
Ainsi est né Kika-Titre et Kika-Personnage. Une fille ingénue,
comme la meilleure Marylin, qui n´a pas conscience du risque
(comme Candela-Baranco dans "Femmes...") positive et sans
préjugés, toujours prête (comme Patty Diphusa),
sensible et contemporaine (comme Holly Golightly de "Desayuno
con diamantes", mon éternelle référence
féminine). Un personnage avec un optimisme quasi irréel,
idéal pour une comédie.
Mais avec les mois, apparaîtront sur le chemin de Kika des
circonstances, d'autres personnages, chacun avec un genre particulier.
Son antagoniste, Andrea Caracortada, le beau-père de son
fiancé, Nicholas Pierce, et son fiancé, Ramon.
Tous beaucoup plus sombres, ils se sont infiltrés
à l'improviste. En tant qu´auteur, j'avais imposé
l'optimisme à l'épreuve des bombes de Kika, mais
l´écriture
même avait convoqué les trois autres. Ce n'est pas
la première fois que l´histoire me domine. Cela
doit
être ainsi, c´est l'écriture qui commande.
A la moitié de l'histoire, Kika est violée par un
ex-acteur porno. Mais en comparaison avec ce qu'il provoque autour
de lui, le viol n'est pas le pire qu'il puisse lui arriver. Je
décidai
alors que le film devait s'appeler "Un viol inopportun",
titre subtil et ironique, type Noel Coward, qui se comprendrait
une fois le film vu. Mais il existe dans le monde des gens très
susceptibles, qui n'ont pas besoin de voir le film pour faire
campagne contre lui.
Je détestais l'idée qu'on ne me comprenne pas et
qu´on puisse penser que pour moi il existe des viols opportuns.
Le doute me troublait, et il inquiétait encore plus mon frère.
Le mieux pour éviter tout malentendu était de rejeter
ce titre. Je me suis toujours opposé à ce que le "quand
dira t'on" puisse avoir la moindre influence sur mes films,
mais ici la possibilité d´un malentendu était
réelle et le titre n´en valait pas la peine.
Entre ces deux premiers titres possibles, il y en eut un autre
qui dura peu de temps. "Les yeux du Tamoul". Durant le
développement de la première version, Kika eut dans
le passé une histoire d'amour avec un guerrier tamoul (ceux
du Sri Lanka), aux îles Canaries. Le tamoul mourut violemment
dans un attentat. Des années plus tard, Kika découvrit
qu'elle était la victime d'un voyeur. Quand elle le connut,
elle tomba amoureuse de lui et lui trouva quelque chose de familier:
ses yeux. En fait le voyeur avait reçu les yeux du Tamoul
lors d´une transplantation (J´avais lu dans un journal
que les organes de terroristes morts de mort violente étaient
utilisés pour réaliser des transplantations). Le guerrier
Tamoul continuait à l'aimer et à la protéger
après sa mort. Lors de la seconde version, cette histoire
avait disparu, il restait seulement un voyeur, mais qui l'épiait
pour d´autres raisons. Le titre avait alors perdu tout son
sens. Malgré ça, j´étais tenté
de le garder, j´avais énormément aimé
"Reservoir dogs", un film dont le titre ne signifie rien.
Mais je savais que jamais je ne ferais une chose pareille.
Pendant ce temps un des quatre personnages centraux, interprété
par Peter Coyote, un écrivain américain, errant et
séducteur, qui était venu en Espagne pour faire
des reportages sur la chasse, commençait à phagocyter
partie de l´histoire. Sur l'essence de tuer, il écrit
"tuer c'est comme se couper les ongles des pieds. Au début
tu n'en as pas le courage mais quand tu commences à les
couper, tu découvres que c´est plus facile qu´il
n´y
parait. Après tu penses que tu ne devras plus le refaire,
mais avant que tu ne t´en aperçoives tes ongles ont
déjà repoussé". Cette belle métaphore,
appartenant à un livre de Andreu Martin, me donna l'idée
d'un quatrième titre : "Les ongles de l'assassin".
La vérité est que le film pourrait s´appeler
"Labyrinthe des passions", "Qu´est-ce que j´ai
fait pour mériter cela?" ou "Femmes au bord de
la crise de nerfs". Les trois titres lui vont à merveille,
mais ces trois titres existent, c´est moi-même qui les
ai utilisés.
"Le pire du jour" est le titre d'un "reality show"
que mène un des personnages, Andrea Caracortada, le rôle
qu'interprète Victoria Abril, une autre des quatre roues
de mon char. C'est une nouvelle journaliste, ancienne Psychologue,
fascinée par les psychopathes et qui dort bercée par
les données de Ecotel. Son désir serait de se transformer
elle-même en psychopathe, mais elle doit se conformer à
montrer au monde le pire de la réalité quotidienne,
et de cette manière obtenir la meilleure audience possible.
L´histoire que je raconte se passe lors de deux journées
intenses, vertigineuses et extravagantes qui commencent comme un
vaudeville et qui se termine de façon perverse. Le mauvais
du titre est qu´il fournirait gratuitement les commentaires
les plus grossiers à mes ennemis de toujours. Le pire de
Almodovar, Le pire film de l'année, etc. Mon frère
me convainc du peu d´à propos d'un message subliminal
si rudimentaire. Nous l´abandonnons.
Après quoi, me vint un autre titre "Un jour horrible
d'été". Il sonne bien dans toute les langues
et ce coté anti-touristique me plaisait beaucoup. C'est léger
malgré le mot horrible et sonne juste avec le ton de l'histoire.
Et est à la fois suffisamment général et abstrait.
Après celui-ci vint "La bonne, la laide et la méchante".
La Bonne était Verónica Forqué, la Laide, Rossy
de Palma, qui dispose du rôle adéquat (c´est
la domestique, avec la tête de sicilienne moustachue, sur
secrète de celui qui viole sa madame) et la Méchante
est, naturellement, Victoria Abril. Amusant mais peu sérieux.
Donc écarté. Après vint "Queuethérapie".
On l'abandonna pour les mêmes raisons que le précédent.
Pendant que je préparais le tournage, que je répétais
avec les acteurs et que j´approfondissais leurs caractéristiques,
je découvris l´uvre démesurée
de Dis Berlin, centaines de collages géniaux, dominés
par le corps nu de la femme, traité toujours de façon
irrationnelle, admirative, intense, ironique, avec de grandes
doses de perversions et d'exhibitionnisme hermétique,
si tout cela
était possible. Toutes ces qualités décrivent
le personnage de Ramon (Alex Casanovas) le mari de Kika qui en
plus est photographe, spécialisé en lingerie féminine.
Comme dans "Peeping Tom", où le protagoniste
sent la nécessité de photographier le visage de
la mort, Ramon cherche sur les figures de ses modèles
le visage du plaisir. L'uvre de Dis Berlin (à partir
de maintenant exposée dans le décor de Kika) complète
le personnage de Ramon et l'enrichit. Il crée pour lui
un univers et explique le personnage. De plus, comme si ce n'était
pas suffisant, il me donne le titre et support théorique à
mon éclectisme naturel.
Depuis que je décidai que Ramon allait être un artiste
du Collage, grâce à la générosité
et à l´inspiration de Dis Berlin, le titre ne pouvait
être autre que COLLAGE. Car "Kika" est cela, un
mix de personnages distincts, appartenant chacun à un genre
différent.
Je suis un éclectique né. Le mélange et l'impureté
sont quelque chose de naturel dans mon caractère. Jamais
je n´ai lutté contre cette tendance, mais je reconnais
que dans Kika-film, la mise en commun de genre distincts est plus
explicite et consciente que jamais. Cette caractéristique
propre m´a toujours créé pas mal de difficultés
avec la critique espagnole, tout en étant à la fois
la qualité la plus remarquée par les étrangers.
Comme mon film précédent, celui-ci est produit avec
Ciby 2000, une maison de production française. Ils nous envoyèrent
un fax disant qu´outre le fait que cela sonnait banal en français
le titre existait déjà. Un court-métrage et
un film s´appelait de la sorte (je vais terminer sinon je
ne vais pas avoir de temps pour commencer le premier plan du film).
En conclusion, après un petit referendum, le film s´appelle
de nouveau "Kika", et je l´espère pour toujours.
Dans toutes les langues, le film aura le même titre, c´est
un titre abstrait et en même temps sympathique. Il ne signifie
rien, est court et sonore. Et je me réfère à
nouveau à l´origine, c´est à dire, à
l´optimisme initial, à l´ingéniosité
et à la bonne disposition pour vivre même s´il
fallait le faire dans un enfer.
Kika-film est (sera) une tentative de comédie, de profils
très différents, qui s´enveniment à la
fin. Il garde avec "Femmes..." le parallélisme
de l'humour, de l'histoire féminine et le côté
urbain. Mais si dans "Femmes..." la "thèse"
consistait à montrer une cité idyllique où
tout était vivable (les pharmaciens ne demandaient pas d'ordonnances,
les taximans étaient de véritables anges et l´amitié
un refuge solide), et que le seul motif de tension était
le fait que les hommes abandonnent les femmes, dans "Kika",
la cité est un enfer agresseur, les hommes n´abandonnent
pas leur femme mais leur mentent, se taisent, les espionnent
et si le cas se présente les tuent.
Et je ne dis plus rien, car si je continue, il n y aura plus aucune
surprise quand sortira le film. Et pour qu'il sorte, je dois commencer
à tourner. Je vous laisse.
MOTEUR! Action.
Pedro Almodóvar
(Une heure avant le tournage de son dixième film)
CARRES ET CERCLES
Dans "What's up, Doc?" (Que se passe t-il, Docteur?),
de Peter Bodganovich, la trame se situe autour de quatre personnages
qui par hasard possèdent la même valise à carreaux
et si cela n'était pas suffisant, se retrouvent dans le
même
hôtel. Une base de départ si gratuite n´empêche
pas que le film soit un délice. Cela ne veut pas non plus
dire qu´aux Etats-Unis, il n´existe pas d´autre
type de valise, j´ai été aux Etats-Unis et
je peux vous assurer que dans cet immense pays on peut s´acheter
dans les boutiques spécialisées toutes les marques
existantes d´articles de voyage.
Et donc, pourquoi cette coïncidence? Quelles raisons ont les
scénaristes de se baser sur de tels hasards pour raconter
une histoire? Dans les films, comme dans la vie, il y a des questions
que l'on ne doit pas se poser et qui d'ailleurs ne méritent
pas de réponses. Ces deux questions appartiennent à
cette catégorie.
Mais, pourquoi commencer en parlant de "What's up, Doc?"
Quelle est la relation avec "Kika"?
Les deux films sont une comédie ("Kika", moins
classifiable comme telle, serait une " comédie pleine
d'impuretés ", en ce qui concerne le genre). Les
deux sont tournées en couleur. L´américain
est tourné
à San Francisco et dans l´espagnol il y a un personnage
qui s´appelle Madame Paquita. Dans les deux films apparaissent
des actrices pourvues de grands talents comiques et propriétaires
d'un long nez (Barbara Streisand et Rossy de Palma).
Mais il y a certainement autre chose, les valises qui apparaissent
dans la comédie de Bognanovich sont à carreaux,
une espèce de carreaux écossais, c´est à
dire, une trame de carreaux de couleurs distinctes et de tailles
différentes qui mis ensembles créent d'autres carreaux
d'une tonalité nouvelle. Dans "Kika", cette
figure géométrique, le carré, apparaît
de manière
insistante au sol, sur les murs, sur les chemises, tapisse les
meubles, les draps de lits, les serviettes, etc.
Pourquoi cette insistance, quelle valeur narrative, esthétique
ou linguistique possèdent les carrés ? Ceci est un
autre exemple de question pour laquelle je n´ai pas de réponse
sérieuse.
J´ai débuté cette réflexion capricieuse
en faisant référence à "Que se passe
t-il, docteur?" Justement car il n´y a aucune relation
avec
"Kika". Habituellement on commente un film en donnant
ses références, commençant par celles que
l´auteur
considèrent comme telles. Pour ma part, au moment de tourner,
je n ai pris aucune référence. Si je disais que
je me suis inspiré de "Citizen Kane" ou de "Centaures
dans le désert", je mentirai. J´ai également
l'impression que "Kika" n´appartient à aucun
genre concret, je veux dire que je n´ai respecté les
règles d´aucun genre en particulier.
Le plus objectif que je puisse dire est qu´il s´agit
de mon dixième film. Une qualification qui pour le moins
quand j´étudiais s´appliquait aux travaux
remarquables. Nul ne niera ce 10, ne fut-ce que sur le plan chronologique.
Mais continuons avec la géométrie. Dans le décor
de "Kika", outre les carrés, il y a des cercles.
Je reconnais mon penchant instinctif pour la géométrie
et la symétrie. Les figures gardent une relation étroite
avec le hasard (et le hasard est fréquemment le moteur
de la vie et des films) et sont à la fois très
précises.
Je ne sais pas si l´être humain est fait pour vivre
en couple, mais par contre je sais que la décoration exige
en général la juxtaposition d'objets couplés.
Je sais (et quand je dis "je sais" je veux dire "je
sens la nécessité") que de chaque côté
d´une porte j'ai besoin de disposer deux meubles identiques,
et deux appliques également. Que sur une cheminée,
je dois poser deux vases de même taille, que les petites
tables auxiliaires, outre être identiques, doivent servir
d'appui
à des lampes identiques. Probablement il s´agit d´une
question névrotique, mais la symétrie apaise mon
esprit et l´asymétrie déséquilibre
tout. Seules quelques pièces possèdent cette force
suffisante pour pouvoir rester seules dans l'espace. Une grande
table centrale par exemple ne nécessite pas à ses
côtés d'autre
grande table centrale. Mais il existe bien peu de chose aussi individualiste
qu´une grande table centrale ou de salle à manger.
Peut-être la cheminée, ou un arc au fond d´un
patio mais bien peu d´autres choses. Les cercles dont
je discutais auparavant représentent, cependant, les éléments
plus accessibles, moins cryptiques, du film. Je veux dire,
ceux pour lesquels je possède une explication plus
immédiate.
C'est la même chose pour les objets de cristal de la maison
de Kika, la plupart transportés directement de Murano ou
acquis dans des boutiques exquises de Rome et Milan et signés
de la main de Gio Ponti ou Venini.
Les cercles signifient naturellement les yeux, ou les objectifs
à travers desquels on regarde (prismes, caméra, appareil
photo). Et représentent deux des acteurs : Ramon, qui est
photographe et Andrea Caracortada, qui vit uniquement dans le
but d´enregistrer des catastrophes avec une caméra
installée
sur son casque de moto. Le costume est une uvre magistrale
de J.P Gaultier, qui sut comprendre parfaitement mon idée
de créer une espèce de femme-caméra. De
plus il y a un voyeur, c´est à dire, une personne
qui regarde sans être vue. Le cercle représente
tous ces personnages. De plus, pour raisons techniques, les
fenêtres de forme circulaire
intégrées dans les murs m´ont aidé à
me déplacer dans la maison de Kika. Tenant en compte que
la moitié des actions se passent là, il est toujours
bon que les murs n'empêchent pas de voir ce qui se passe
de l´autre côté. Ceci est le type de détail
pour lequel un directeur de photographie te remercie toujours;
l´image
s´enrichit si les espaces interagissent et communiquent entre
eux, même si le couple qui y vit est un modèle de
non-communication.
Outre la fragilité (métaphore qui fait spécialement
allusion à Ramon) et sa relation avec l´il, les
objectifs photographiques, les fenêtres, etc., il y a un autre
grand argument qui justifie la présence abondante d´objet
en cristal. C´est simple, MOI-même je possédais
déjà avant le tournage du film tous les objets. Inconsciemment,
tout au long de mes différents voyages, j´ai acheté
des objets de cristal qui me plaisaient. Un jour je me rendis compte
que je possédais des centaines de ces objets, des lampes,
des appliques, presse papier, jarres, cendriers, vases, etc. J'en
vins donc à la conclusion que j´étais devenu
un collectionneur d´objet de cristal sans m´en rendre
compte. Cette découverte me déconcerta car je ne me
sens pas une âme de collectionneur. Et je suis encore moins
fétichiste. J´ai pensé alors que la seule justification
de posséder tant de choses en cristal, était de les
faire figurer dans un film. Car à mes films, je leur donne
tout, mon temps, ma santé, mes vêtements, mes meubles,
mes tableaux. Ma vie n'est autre qu'un prétexte pour pouvoir
faire des films.
COMMUNICATION
1. QUELQUES PERSONNAGES DE KIKA sont des professionnels de
la communication. Andrea est directrice d´un programme de
télévision et Nicholas Pierce est écrivain.
Mais si nous considérons la communication comme l'information
que les êtres humains échangent afin de faire chemin
ensemble, ce type de communication brille par son absence.
Une époque comme celle d´aujourd'hui, si remplie de
messages, d´informations directes, de témoignages illustrés
(on pourrait dire qu´il n´y a plus de murs, de frontières,
ni même la nuit n'est un obstacle, car il existe des objectifs
capables de voir et d´enregistrer dans l´obscurité)
une époque, comme je dis, où nous connaissons les
malheurs de notre prochain jusque dans les moindres détails,
jamais les personnes n'ont été aussi seules et si
peu l'objet d'attention qu'aujourd'hui. Jamais dans le monde développé
on aura connu tant de non-solidarité avec le reste du monde.
2. LES PAROLES DE KIKA. Kika ne pourrait être plus
extrovertie, elle n´est que verbe, un moulin à paroles.
Mais cela ne lui sert pas à grand chose. Quand elle parle
personne ne la comprend ni ne l´écoute, on ne lui
répond pas
ou on lui ment. C ´est également une femme très
dynamique, mais elle donne l´impression qu´ elle ne
va nulle part. Comme elle le confesse elle même à la
fin "elle
a besoin d´un peu d´ orientation".
Le manque de réponses, l'occultation hypocrite, la non-communication
qui marquera la trajectoire de Kika nous apparaît dès
la première rencontre avec celui qui sera son partenaire,
Ramon. Kika a été appelée pour le maquiller
avant de l´emmener à la morgue. Selon son beau-père,
Ramon est mort (par après on découvrira qu´il
s´agissait seulement d´une attaque de catalepsie). Une
fois que la maquilleuse reste seule avec le supposé cadavre
elle ne tarde pas à le submerger d´un torrent de paroles,
commence à le plaindre, lui disant que s´ils s´étaient
connus dans d´autres circonstances il seraient peut-être
tombés amoureux l´un de l´autre.
Après cela, animée par le silence approbateur du
cadavre, Kika continua à lui confier d´autres aspects
de sa vie, comme s´il s´agissait d´un ami intime
et qui jouirait d´une excellente santé (à tout
moment Kika croit parler à un mort, elle ne peut s´imaginer
que le contact des produits de maquillage va faire réagir
sa peau et que celui-ci va ressusciter).
Des années après, cette première rencontre
va se répéter sans cesse, à partir du moment où
ils vivent ensemble et amoureux. Elle ne cessera de parler à
Ramon et lui de l´écouter en silence, bâillonné
par de secrètes obsessions.
3. RAMON CRAINT les paroles, qu'elles soient orales ou écrites.
L´histoire de Ramon est une histoire pétrie de silences
et de regards dans la pénombre. La première femme
qu´il a regardé fut sa mère, après
ce fut Kika, qui représente une seconde mère
pour lui (pas pour rien, elle lui donna également la
vie) avec laquelle il peut en plus faire l´amour comme
il aurait probablement voulu le faire avec sa mère.
Outre une maison de campagne avec un nom pessimiste (Casa Youkali,
Youkali est un tango composé par Kurt Weill dans lequel
on parle d´un pays de rêve où tout est bonheur,
plaisir, amours partagés, etc. pour se terminer en disant
"tout cela est un rêve, une folie, car Youkali n´existe
pas") la mère lui laissa en héritage une note
où elle explique que son laisser-faire s´arrête
avec lui "
la douleur te rend égoïste,
car elle t´absorbe entièrement
", et
le désespoir
qui la poussera au suicide, "l´amour m´a tellement
rabaissé que pour autant que j´essaye il n y plus
de gouffre plus profond dans lequel tomber. Et je suis
fatiguée de trépigner. Je ne peux que creuser, chercher
mon fond le plus profond. Ma tombe". Ramon garde cette note
avec d´autres objets qui appartenaient à sa mère,
incluant son journal personnel. Il le cache dans un meuble rempli
de tiroirs. Un espèce d´autel. Mais il n´ose
pas lire le journal personnel. Il n´a pas le courage.
Il craint de découvrir quelque chose de pire que les
circonstances qui poussèrent sa mère à se
suicider. Paroles
écrites, enfermées à clef dans la partie supérieure
du meuble, comme s´il s´agissait d´un sanctuaire.
Ramon vit obsédé par une interrogation. Quand il
découvrit sa mère morte, elle avait encore les yeux
ouverts et brillants. Dans l´humidité des dernières
larmes, brillait une question à laquelle Ramon n´aurait
jamais accès car elle ne fut pas posée à lui
mais à Nicholas,
la dernière personne à la voir. Cette dernière
question congèlera
les paroles de Ramon avant même qu´elles ne puissent
sortir de sa bouche.
Curieusement, la réponse à cette dernière question,
il la rencontrera à la télévision lors de l´émission
de "The Prowler" (Le rôdeur), le film de Joseph
Losey dévoilera à Ramon le secret qui se cache derrière
le suicide de sa mère.
Cela m´a toujours beaucoup plu l´idée que le
cinéma, outre être un moyen de divertissement, puisse
être pour le téléspectateur une espèce
de révélateur de soi-même. Dans "Matador"
il y a un moment où l´avocate qui fuit le torero entre
dans un cinéma par hasard. Le torero la suivra jusqu´à
l´intérieur de la salle obscure. La présence
des deux individus coïncide avec le final du film qui est en
train d´être projeté, "Duel au soleil"
: l'assassinat réciproque de Jennifer Jones et de Gregory
Peck. L´avocate et le torero contemplent à l´écran
de cinéma leur propre final.
4. QUAND ON VOIT le décor de "Le pire du jour"
il est toujours désert. Andrea déambule dans ce décor,
seule et dominante. L´espace respire une certaine ambiance
de terreur gothique. Même s'il est supposé que le programme
soit en direct, les gradins rouges destinés aux publics sont
toujours vides. Pour souligner l´absence de public, Andrea
accompagne les images des sièges brillants avec des applaudissements
préalablement enregistrés.
Andrea égraine son tragique monologue face à une
audience invisible, un public qu´elle n´a pas eu la
gentillesse d´inviter. Est-ce que cela signifie pour autant
que andrea n´aime pas son public? Peut-être, mais pas
plus que d´autres présentateurs qui considèrent
le public comme faisant partie du mobilier, l'obligeant à
rire ou à applaudir quand le réalisateur l´exige.
Andrea est un fantôme qui ne communique directement qu´avec
les indices d´audience.
J´ai construit délibérément Andrea comme
un personnage déshumanisé, terrible métaphore
du média qu´elle représente. De fait, son désir
de revanche envers Ramon est l´unique chose qui l´humanise.
Andrea est une démente, une femme qui emportée par
sa fascination pour les psychopathes et par la compétition
sauvage des programmes à succès, a dépassé
les bornes. Une fois effectué le saut, de psychologue à
meneuse de reality show, son besoin compulsif de montrer en exclusivité
des images atroces n´a plus de limites. Elle est capable de
tuer ou mourir afin de trouver de telles images.
5. LES PERSONNAGES DE KIKA ou ne disent pas la vérité
quand ils parlent, ou le font quand l´interlocuteur est mort
ou endormi (Paul également parle à sa soeur évanouie
ou à Kika endormie) ou ne parlent pas ou parlent trop.
Ce sont, par hasard, les paroles écrites les plus révélatrices.
C´est le journal de sa mère qui donne à Ramon
la clé de son final et de ses sentiments envers lui. Ce
sont les nouvelles de Nicholas qui révèlent à Andrea,
malgré sa dissimulation, son terrible passé, lorsqu´elle
passe toute une nuit à déchiffrer ces nouvelles.
C´est
la dernière note de Ramon à Kika, quand tout est
terminé,
la première fois qu'il s´exprime avec le cur,
bien qu´il soit trop tard. C´est dans le manuscrit
de Nicholas, le meilleur et le dernier cadeau qu´il peut
faire à
Kika quand celle-ci le découvre mourant à coté
du cadavre d´Andrea. Kika, consternée, lui demande
où est Ramon, Nicholas lui répond qu´il est
dans sa chambre et lui demande de l´embrasser. Kika le
regarde comme pour lui dire "je ne crois pas que ce soit
le moment le plus opportun". Mais Nicholas lui explique
: "Si je
dois mourir je préfère que ce soit dans les bras
d´une
femme"
C´est la première fois que les paroles de Nicholas
sont sincères. Et également la dernière.
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