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GENESE
"La fleur de mon secret" est un film de "bons sentiments",
sans que cela signifie quelconque concession au sentimentalisme.
C'est à dire, il s´agit d´un drame dur. Même
si j´adore le mélodrame, cette fois je me suis décidé
pour la rigueur et la synthèse. Fiel au lieu de miel. Larmes
qui ne soulagent pas mais plutôt qui noient. De la douleur
authentique.
De "Fleur..." se détache une intense et douloureuse
odeur, cependant, il n´y a pas de personnage mauvais. Tous
sont bons, comme dans un film de Capra. Mais malgré cette
absence de malignité, par maladresse, indécision
ou couardise (ou simplement car l´être humain est
imparfait) ils finissent par causer douleur autour d´eux.
Quasi tous vivent dans l´imposture, se faisant passer
pour ce qu´ils
ne sont pas. Seule Leo s´exprime avec sincérité.
Pour mentir ou dissimuler, il faut une certaine fermeté et
elle est trop faible.
Autre terme que j'ai horreur d'employer (outre celui de "bons
sentiments") est celui de "l´histoire est remplie
d´humanité", ou "ses personnages débordent
d´humanité". Mais c'est ainsi, bien que ces
expressions aient perdu de leur signification suite à une
mauvaise ou une utilisation abusive.
De tous les scénarios que j´ai tourné, je me
souviens parfaitement des premières pages que j´ai
écrites, lesquelles furent le moteur et la semence d'un
film futur. Ma première impulsion est de tourner un court-métrage
avec ces premières pages, mais comme toujours je finis
par les convertir en un long-métrage, non seulement car
c´est
plus rentable mais également parce que ces premières
pages me suscitent une grande curiosité envers les personnages
et les situations qu´ils vivent. Si je veux savoir comment
ils en sont arrivés là et ce qui leur arrivera
ensuite, je dois le découvrir par moi-même et
l´écrire.
Et alors queje mène une investigation dans le passé et
le futur de ces personnages, je finis par découvrir l´histoire
que je voulais raconter et que je ne percevais pas au début.
A cause de ce système de création hasardeux, les premières
séquences que j´écris correspondent quasi toujours
à la moitié du film qu'elles génèrent.
Les premières choses que j´avais écrites pour "Kika"
étaient tout le chapitre du viol, depuis l'arrivée
de Paul Bazzo jusqu´au moment où il sort par la fenêtre.
Dans "Talons aiguilles" ce fut le passage où Victoria,
lors du journal télévisé, confesse être
l'auteur d'une mort qu'elle vient d'annoncer. Dans "Attache-moi
!", la déclaration d´Antonio Banderas, après
avoir isolé et immobilisé Victoria Abril: "J´ai
vingt trois ans et cinquante mille pesettes. Je suis seul
au monde, j'aimerai être un bon mari et un bon père
pour tes enfants".
Ce que j´ai écrit en premier lieu pour "La fleur
de mon secret", ce que je voulais voir de toute urgence sur
les écrans, était la visite du mari. Dans les huit
versions du scénario que j´ai faites , "la
visite" est une partie qui a à peine changé,
elle m´est venue d´un trait. Cela comprend le
moment où le mari sonne à la porte jusqu´à ce
qu´il disparaisse par le palier de l´escalier.
On peut dire que j´ai écrit "la fleur" car
je voulais tourner la visite du mari, et son départ.
LE REGARD DE L'ADIEU
Le son des pas qui s'éloignent peu à peu de Leo résonnent
comme des coups de cloche sonnant la mort. Et en effet, c'est
ce qu'ils annoncent, la mort de son amour.
Appuyée sur un coin du palier, Marisa-Leo écoute
paralysée
le son des pas de Paco. Un à un, marche par marche (deux
étages entiers d´un vieil immeuble de Madrid), jusqu´à
la sortie sur la rue.Et ce, filmée dans un premier plan
radiographique qui dure ce que durerait la scène en temps
réel. C´est le regard torrentiel de l'adieu.
Je ne voulais pas enlever un seul photogramme, une seule marche,
une seule larme. A partir de cet instant Leo et Paco marchent dans
des directions opposées. Les mêmes marches qui conduisent
Paco vers une nouvelle vie conduisent Leo vers la mort. Leo doit
tuer l´amour qu´elle a pour Paco, et l´unique
solution est de se tuer elle-même, récipient indissociable
de cet amour.
LA VOIX DE LA VIE
Quand Leo se couche et ferme ses yeux au monde, après
avoir ingéré une dose mortelle de Traquimacin, au
moment où sa conscience s´obscurcit, le téléphone
sonne. C´est sa mère. Elle a discuté avec
la sur de Leo (elle vit avec elle dans un quartier de
la périphérie)
et appelle Leo car elle veut se plaindre et dire au revoir. Elle
veut fuir de Madrid et retourner dans son village... "Cela
m´aurait tant plu de pouvoir te dire au revoir...",
la voix de la mère semble déprimée alors
qu'elle s'enregistre sur le répondeur automatique.
Leo ne peut quasiment plus bouger, ouvre les yeux, le téléphone
est dans le salon. Et le salon est loin, à l´autre
extrémité
de l'appartement. Un couloir interminable la sépare de la
chambre. La voix triste de la mère parcourt le couloir
telle une bouffée d'air, arrive jusque la porte de la
chambre et
ébranle la conscience affaiblie de sa fille jusqu´à
la faire réagir.
Cela fait des années que j´ai la tentation de faire
un film sur ma mère. L´idée me vint après
une conversation avec une de mes surs: Maman m´a
demandé
que je l´emmène voir un psychiatre. Elle ne veut pas
devenir folle comme ses tantes ajoute ma sur. Maman
n´est
pas folle, lui dis-je, ce qu´elle veut c´est parler.
Bien mais je ne peux pas être avec elle toute la journée
et discuter, me répondit ma sur avec raison.
Je n´y avais jamais pensé, mais cette conversation
avec ma sur m'a révélé la solitude de ma mère
veuve et sa recherche indirecte d´interlocuteur. Je pensais
alors que je pouvais faire quelque chose. Il suffirait de m´asseoir
à ses côtés et de l´inviter à parler.
Ma mère, je l´ai découverte par hasard, à
force de l´écouter discuter avec d´autres personnes.
Par exemple, quand je préparais "Femmes..." j'ai
découvert que ma mère avait été vêtue
de noir de ses trois ans jusqu´à ses trente ans.
Nous étions au Corte Ingles, en train de chercher le vêtement
qu'elle porterait dans "Femmes..." (elle interprétait
une présentatrice de journal télévisé)
quand j´entend ce qu´elle dit à la vendeuse
qui nous servait et qui insistait sur des couleurs foncées: "Donnez-moi
quelque chose de couleur, je ne veux pas des vêtements
foncés,
j´ai passé ma vie vêtue de noir. Depuis mes
trois ans, quand mon père est mort, jusqu´au moment
où
je suis tombée enceinte de celui-ci (en me montrant) j'ai
enchaîné deuil sur deuil".
Je ne fis aucun commentaire, mais cette découverte m´a
interloqué .
Je n´avais jamais imaginé que ma mère était
vêtue de noir lorsqu'elle était enceinte de moi.
J´en
déduisis que j'étais la réaction contre cette
tradition antinaturelle. Que malgré le noir de son vêtement
ma mère tenait en son ventre la vengeance contre le noir:
Moi, dont la vie serait définie par les couleurs, et
s´exprimerait à travers l´excès
de couleur. Quand je l´ ai entendue parler à la
vendeuse, j'ai compris la raison de ma tendance naturelle pour
les couleurs brillantes.
Après avoir parlé avec ma sur, j´ai
pensé
que je devais accompagner ma mère pendant quelques jours
et la laisser parler. Moi j´écouterai. L´été
était l´époque idéale car elle le passe
dans notre village. J´irai au village et j´emporterai
une caméra pour enregistrer ses paroles ; je ne me fie pas à
ma mémoire.
Mais je ne l'ai pas fait et je crois que je ne le ferai jamais.
Quelque chose de plus compliqué que la paresse m'en empêche.
De toute façon l´idée reste là. Elle
va et vient. Dernièrement deux films me la remémorèrent:
"El sol del membrillo" (Erice) et "A traves de los
olivos" (Kiarostami). Ces deux films m´ont fait ressentir
le besoin de me rapprocher de ma mère ,de l´écouter
et de construire un film avec ses paroles. Je suppose que ce
fut cette
émouvante et basique netteté que ces deux films véhiculent
qui me la rappelèrent. Si jamais j´abordais un jour
le projet sur ma mère, le film de Erice et celui de Kiarostami
seraient sans aucun doute la référence de style
idéale
et naturelle. Mais comme je vous l´ai dit, je ne l'ai pas
abordé. Au lieu de parler avec elle, je me suis pris pour propre
interlocuteur et j´ai écrit et tourné "La
fleur de mon secret".
Je n'ai pas été dans mon village durant l´été,
mais j'ai fait en sorte que Leo accompagne sa mère à
Almagro, un village situé à trente kilomètres
du mien et qui représente la quintessence de "ce qui
est de la Mancha". Pour leur arrivée j'ai choisi
une rue qui rappelle celle où vit ma mère (du
moins comme je m'en souviens).
Et j´ai écrit des dialogues pour Chus Lampreave dits
par ma mère plus de mille fois. J'ai pris des photos des
champs de terre rouge, infinis, juxtaposées au ciel. Les champs
de cette Mancha sans horizon qui marquèrent mon regard,
enfant.
Et les femmes faisant des dentelles au fuseau dans le patio, alors
qu´elles parlent d'autres femmes qui se sont suicidées en
se jetant dans le puits, dernier, noir et cristallin miroir (l´eau
du fond du puits) dans lequel se regarde le suicidaire Manchego.
Et depuis la voiture, se sont dessinés les oliviers couleur cendre,
cousant la terre infinie. Et Chus récite pendant qu'elles
s'approchent de Almagro "Mi aldea" (Mon village), une
poésie
que ma mère a l´habitude de réciter (la dernière
fois qu´elle l'a récitée ce fut devant les caméras
de la BBC 2, dans un document qu´ils firent sur moi).
Et Leo retrouve le goût de vivre sous la treille du patio,
racines au vent qui lui indiquent d´où elle vient,
quelle fut la première porte qu´elle croisa pour sortir
à la rue blanche, d´un blanc aveuglant.
VACHE SANS CLOCHES (Les Racines)
Sans le savoir, "la visite du mari" initiale, a été
le prétexte pour réaliser mon film le plus imprégné
par la Mancha, consciemment je ne l´aurais jamais fait. La
douleur de Leo abandonnée m´a transporté, sans
me demander la permission, jusqu´à mes origines. Et
l´effet a été aussi inespéré qu´apaisant.
Intuitivement le film sur "les paroles de ma mère"
se retrouve dans "La fleur de mon secret". Et je ne me
réfère pas seulement à l´imparable et
drastique verbiage du personnage de Chus Lampreave, mais à
quelque chose de plus essentiel et insaisissable. Un retour inconscient
à mes racines. Et la racine première, est la mère.
Il y a une scène qui réalise spécialement
la synthèse du film que je ne fis pas sur elle: A travers
des rideaux de dentelle (je souligne qu´Almagro est le "Berceau
des travaux féminins", le seul endroit de la Mancha,
ce qui équivaut à dire "le seul endroit au
monde
" où les femmes continuent à faire de la dentelle
au fuseau assises au soleil. A la main. Couvre-lit. Rideaux. Napperons.
Elles dédient toute leur vie à cela) Jacinta, la
mère
de Leo, s'approche du lit où gît sa fille, pâle
et peu appétissante. La mère se doute du drame de
Leo, et se lamente: "Quelle peine ma fille, si jeune et
tu es déjà comme une vache sans cloche!".
Il n´y a pas le moindre comique dans la comparaison. Devant
le regard étonné de Leo la mère explique: "...perdue,
sans cap ni orientation, sans personne qui te contrôle...comme
moi... moi aussi je suis comme une vache sans cloche, mais à
mon âge c´est plus normal. Quand part le mari, car
il est mort ou est parti avec une autre, ce qui revient au même
dans ce cas, nous les femmes, nous devons retourner à l´endroit
où nous sommes nées. Visiter l´ermite du
saint, prendre le frais avec les voisines, prier des neuvaines
avec elles, même si nous ne sommes pas croyantes car
sinon nous nous perdrions comme des vaches sans cloche..." Les
cloches, comme le mariage, impliquent un engagement, souvent
une lourde charge, mais cela signifie aussi, et à cela
se réfère à la mère,
que tu n´es pas seule. Une vache avec cloches ne peut se
perdre, le berger la trouvera grâce au ding-dong des cloches.
La vache avec cloches porte son propre phare autour du cou.
Apres l´avoir écoutée, Leo regarde sa mère
et se voit reflétée en elle. Pour des raisons distinctes,
elles sont toutes deux seules. Sans cloche au cou.
LA SOLITUDE FEMININE
Finalement j'en viens au thème principal du film, de
"La fleur de mon secret" et également du film que
j´aurais pu faire avec les paroles de ma mère: la solitude.
LA CARTE
Je suis né à une mauvaise époque pour l´Espagne,
mais très bonne pour le cinéma. Je me réfère
aux années cinquante. J´étais très
jeune quand je suis allé pour la première fois
dans un cinéma
de quartier. Il ressemblait à celui qui apparaît
dans quelques scènes de "El Espíritu de
la Colmena",
si ma mémoire ne me trahit pas il y avait dans ce film de
Erice un cinéma. Avec le temps je me suis aperçu
que le souvenir que j´ai des films qui m´ont touchés
ne correspond pas avec le film original mais bien avec ce que
sa vision me provoqua.
Dans ce premier ciné de quartier, outre la chaise que
j´utilisais, j´emmenais toujours avec moi une bouteille
de picon afin de lutter contre le froid. Avec les années,
la chaleur de ce foyer improvisé est devenu le paradigme
de ce que le cinéma signifie pour moi.
A onze ans, en Extremadure, il y avait un cinéma dans la
rue du collège où j´étudiais. Au collège,
les curés tentèrent de former mon esprit, de le
déformer
avec une ténacité toute religieuse. Heureusement
un peu plus haut, dans la même rue, englouti dans mon fauteuil
de Cinéma, je me réconciliais avec le monde, avec
mon monde. Un monde dominé par les émotions perverses,
auquel j´étais certain d´appartenir. Très
vite à onze ou douze ans, je fus obligé de faire
des choix et je le fis avec cette force propre à l´inexpérience.
Si pour voir "Johny Guitar", "Picnic", "Esplendor
en la hierba" ou "La gata sobre el tejado de zinc"
je méritais l´enfer, je n´avais pas d´autre
alternative que d´accepter pareil châtiment. Je ne
savais pas ce qu'étaient les gênes, mais sans aucun
doute, dans mon code génétique, j´étais
marqué au fer rouge, comme si j´étais une
tête
de bétail, par les stigmates du cinéphile de province.
J´étais beaucoup plus sensible à la voix de
Tennessee Williams, émanant des lèvres de Liz Taylor,
Paul Newman ou de Marlon Brando, qu'au susurrement pâteux
et baveux de mon directeur spirituel. Pour moi il n´y
avait aucun doute. L´appel de la lumière, projetée
dans mes yeux comme le reflet de l´écran du cinéma,
était plus fort que tout autre appel.
Ce que je ne savais pas, c'est que bien des années plus
tard, quelques unes des images projetées sur les écrans
de mon enfance, porteraient ma signature et seraient marquées
par ces premiers films où T. Williams était mon authentique
directeur spirituel.
LE LIT ET SON ENVIRONNEMENT
Dans une histoire d´amour le lit est très important
(relativement, parce que les amoureux nécessitent seulement
avoir leurs corps prêts à s'exprimer et peuvent
le faire sur n´importe quelle surface) mais dans une histoire
de désamour le lit est essentiel. Son maigre usage le
prouve parfaitement, et le lit est le meilleur des thermomètres
pour mesurer la température des relations.
Dans "La fleur de mon secret" il n y a qu´une seule
grande scène de lit entre Leo et son mari, sur lequel ils
n´arrivent jamais à s´allonger, le lit en est
seulement le témoin.
Paco revient d´un voyage, Leo le conduit à la chambre
sans arrêter de parler, le mangeant avec les doigts, mais
lui avant tout veut se doucher, prétendant la sueur du voyage...
Leo et son mari se meuvent autour du lit, pendant qu´elle
lui déboutonne un à un les boutons de sa chemise,
récitant le chapelet de ses désirs immédiats
au rythme des boutons défaits:"...premièrement
tu te douches, comme tu en as tellement envie (premier bouton défait)...après
nous baisons (second bouton)...après, nous nous reposons
(troisième bouton)...après nous recommençons
à baiser (quatrième bouton) et après, Dieu
nous le dira! (cinquième bouton et chemise enlevée).
Tout cela au bord du lit, comme s´il s agissait d´un
autel. Un autel qui se transformera en un abîme aussi profond
que le Grand Canyon et tout aussi dangereux si quelqu'un y tombe.
Après la douche (durant laquelle Leo attend avec la serviette
en main et les yeux affamés), survient une discussion brutale,
subite comme une tempête tropicale
Paco lui explique
qu´il ne dispose pas d´un jour de permission, comme
il lui avait promis, mais seulement de deux heures. Après
quoi il devait repartir à l´aéroport. Leo était
rongée par la frustration. Mais Paco est un militaire, et
il lui dit "je n´ai pas à t´expliquer quelles
sont mes obligations". "Tu es mon mari" lui signifie
Leo, "Dois-je t'expliquer quelles sont tes obligations envers
moi ?".
La discussion reprend de plus belle dans la chambre, pendant que
Paco met slip et chemise propres. Le lit est le témoin
du gouffre énorme qui se creuse entre eux. Muet, intact
et énorme,
le lit n'accueille que les fesses de Leo, quand elle s´asseoit
dos à Paco. Avec la monotonie de la douleur macérée
durant des mois, Leo lui confesse son opinion sur la mission
de paix qui les sépare: "Tu es parti résoudre
une guerre fuyant celle que tu avais ici, dans ta maison, et
de cette guerre l´unique victime, c'est moi". Leo
reste assise, de dos, elle ne peut voir que Paco quitte la chambre
et entre silencieusement dans les toilettes. Elle ne sait pas
qu´il ne l´écoute
même pas. Leo passe d´un personnage de Willliams, ce
type de femmes fortes, chargées de raison, y compris quand
elles se trompent lourdement, à un personnage de Cocteau
: femmes abandonnées même quand elles ont devant-elles
leur objet de désir, car l´objet en question s'est
endormi (le beau indifférent) ou n´est pas là.
Je répétai la scène avec les acteurs, jusqu´à
la torture. Après ce processus, mon unique problème
était de trouver "que" mettre au-dessus du lit.
Cela paraît stupide, mais il ne s´agissait pas seulement
d´un problème esthétique.
L´image qui se situe au-dessus de la tête du lit domine
la chambre, garde nos rêves, garde les portes de notre intimité,
symbolise quelque chose en lequel on croit, nous apporte de la
confiance, nous protège et nous fournit un refuge. C´est
un lieu saint. Comme mes personnages ne sont pas de fervents
croyants, il
était délicat de choisir l´image qu'il fallait
mettre au-dessus du lit. Finalement je me décidai à
mettre une grande carte d´Espagne, encadrée soigneusement
de doré. Une de ces cartes, avec une mer de couleur bleu
ciel devant laquelle on nous plaçait pour nous prendre
en photo à l´école.
Personnellement je n´ai jamais eu la chance de faire une
telle photo. On ne me donna pas cette chance et j'avais l'impression
que l'on m´avait
arraché un précieux jouet auquel
tout enfant avait droit. Je crois que le jour où l´on
allait faire cette photo je ne suis pas allé à l´école
car on émigrait avec ma famille en Extrémadure, à
la recherche de la prospérité.
Le collège des curés, la mauvaise éducation
religieuse, la géographie et le ciné : Tout se mélange
dans ma vie, comme les pois chiches, le lard et les patates dans
le cocido madrileño (bouillon madrilène).
Ma mauvaise relation avec la géographie continua au collège
d´Extrémadure. Avec les salésiens j´appris
uniquement à avoir peur et à chanter de délicieuses
messes en latin. J´étais le soliste d´un
cur
réputé d´enfants. Pour pouvoir répéter,
les curés m'exemptaient des classes de géographie
; à la fin du cours, ils me faisaient réussir l'examen
à l'il. Je grandis avec la conviction que l´univers
était une fantaisie. Quinze ans plus tard je commençai
à voyager frénétiquement, mais à l´aveuglette,
sans connaître les distances entre les lieux que je visitais,
surpris et émerveillé qu´ils existent.
Je mentionne tout cela pour expliquer à quel point la géographie
et les cartes ont toujours signifié pour moi quelque chose
de merveilleux, mystérieux et abstrait. Pour cette raison,
j´ai mis une carte au-dessus du lit de Leo et Paco.
On se sent protégé seulement par ce que l´on
ne connaît pas, (n´est-ce pas le cas de la religion
?) ces choses dont l'ignorance nous fascine. Quelque chose qui nous
manque ou que nous n´avons pas eu à certains moments.
J'ai retiré à Dieu et à ses saints le lieu
qu'il leur était réservé et je les ai remplacés
par la carte politique d´Espagne. Cette carte (et cette connaissance)
à laquelle je n´ai jamais eu accès quand j´étais
enfant et qui était appelée à présider
la scène-mère de "La fleur de mon secret".
ROSE ET NOIR
La couleur des genres littéraires n'est pas seulement une
étiquette qui les distingue et les simplifie. La couleur
de la littérature est aussi importante (et informative) que
la couleur des cheveux d'une femme (ce n'est pas important si elle
a teint ses cheveux ou pas, une femme est d'autant plus authentique
qu'elle ressemble à ce qu'elle a rêvé d'elle-même)
Il y a des femmes blondes, brunes, rousses, elles ne se distinguent
pas seulement par la couleur de leurs cheveux, mais bien par leur
comportement, leur sensibilité, et leur style. Si une blonde
ne se comporte pas comme une blonde, cela la condamne à l'échec
et au désordre. Cela provoquera seulement de la confusion
en elle et dans son entourage.
Si une écrivain de romans à l'eau de rose, par distraction
ou par douleur, se contemple dans le miroir noir de la réalité,
elle se sera trompée de regard (le regard chez un auteur
est essentiel) et aura croisé la frontière qui
sépare
deux genres aussi opposés et voisins que le Rose et le Noir.
Les détectives de séries noires et les héroïnes
de séries roses sont des personnages avec plus d'affinités
que de différences. Philip Marlowe et Sam Spade forment
un couple de foutus sentimentaux. Ce qui sauve les durs détectives
de la sensiblerie est leur cynisme éthylique (Les déceptions
endurées les justifient. Le cynisme se transforme en
une seconde gabardine sous laquelle ils cachent un cur
en or, blessé. La déception est un signe plus
mélodramatique
que policier). Aussi ce qui les différencie est leur attitude
face à la société dans laquelle ils doivent
vivre. La conscience sociale est absente et quasiment interdite
dans un univers de couleur rose. Ce n'est pas le cas dans le
mélodrame.
D'ailleurs, le mélodrame avec conscience sociale s'appelle
le néo-réalisme. Même s´ils maintiennent
une certaine parenté, on ne doit pas confondre le roman
à l'eau de rose avec le mélodrame. Tout roman à
l'eau de rose est mélodramatique,
mais tout mélodrame n'est pas rose, assurément
pas.
Il est également certain que tous les genres, littéraires
et cinématographiques s'alternent entre eux. S´influencent,
se divisent et se subdivisent et se mélangent de plus en
plus. Cette promiscuité générale et généreuse
des genres (l'éclectisme et le métissage) est caractéristique
d'un siècle paresseux qui fait le bilan avant de passer à
l'histoire.
Revenons à notre héroïne. Le changement qui
s'opère
dans la vie de Leo est un changement de couleur, quasi un transvasement
entre la vie et l'écriture. Au début elle écrit
des romans à l'eau de rose mais sa vie est très
noire. A la fin se passe le contraire, ses perspectives de vie
son beaucoup plus réjouissantes (pas exactement rose,
cela serait irréel)
mais rougeâtre comme le ciel à la tombée
de la nuit ou le feu dans la cheminée. En ce qui concerne
son
écriture, même si cela n'est pas explicite dans le
film, je peux dire qu'elle sera noire et grotesque, inspirée
de la réalité qui remplit les pages de faits divers
des journaux. Leo a divers classeurs, remplis d'articles de
journaux, avec des faits divers extraordinaires. Dans "La
fleur... "
cela ne se voit quasiment pas, mais cela se trouve sur la table
de travail, je les y ai mis.
L'héroïne du roman à l'eau de rose et le anti-héros
du roman noir sont au début toujours seuls, mais terminent
différemment. L'anti-héros reste triste et solitaire
à la fin. (Je pense personnellement que les anti-héros
apprécient le chaos et la solitude, une femme finirait
par mettre de l'ordre dans leur maison et leur vie, et cela est
justement l'unique différence qui sépare un anti-héros
d'un type quelconque).
L'héroïne rose, au contraire, à la fin de la
nouvelle est toujours accompagnée, parfois mal accompagnée,
mais ceci n'est pas important. Dans la nouvelle rose la solitude
est bien vue au début mais à la fin elle est interdite.
GRIS ET BLEU (Un bon investissement)
Il y a des films dont nous avons tant entendu parler, qui sont
diffusés si souvent
qu'on a l'impression de les avoir déjà vu maintes
fois, et en réalité on ne les a jamais vu ou seulement
une petite fois et cela dure depuis si longtemps qu'en fin
de compte on ne les a jamais vraiment vus.
Cela m´est arrivé avec "Casablanca". J´avais
vu ce film il y a vingt ans, mais j´en avais un peu marre
d´entendre parler de ce film et je n'avais pas très
envie de le voir. Malgré tout, et par hasard, je l'ai
vu il y a deux ans à la télévision. Et
assurément, je l'ai découvert..
J'ai pris note de quelques passages. J'ai l'habitude de le faire
si je suis à la maison. Comme Cinéphile je suis
un désastre,
je ne me souviens jamais des dialogues qui m´ont touché
et dont je pourrais à mon tour m'inspirer. Mes notes ne
sont pas d´une grande utilité car je les perds très
rapidement. Ceci n'arriva pas dans le cas de "Casablanca".
Le jour suivant, "El Mundo" m'appela pour que j'écrive
quelque chose sur le cinéma, ils fêtaient l'anniversaire
de leur section "Cinelandia". Je pris la décision
d'écrire quelque chose sur l'importance des costumes
dans le cinéma,en me référant alors à une
phrase que H. Bogart dit dans Casablanca (celle que j'avais
noté
sur un post-it). Lors de leur deuxième rencontre, Ingrid
Bergman demande à Bogart s'il se souvient de la première
fois où ils se sont vus, à Paris. Avec un visage
sérieux
et impassible, Bogart répondit: "je me souviens parfaitement
de ce jour (c´était le jour où les allemands
occupèrent Paris). Les allemands étaient vêtus
de gris et toi de bleu". Impossible d'exprimer plus d'émotions.
Cependant, Bogart ne faisait que commenter la couleur de sa
robe. Outre le fait d'être porteurs de corps, les vêtements
sont porteurs d'émotions. Porteurs et transmetteurs.
Des mois plus tard, nous fêtions la première de "Kika"
à Londres. La première se transforma en un prétexte
pour récolter de l'argent au profit d'une uvre luttant
contre le Sida. Il y avait une mise aux enchères avec des
robes de créateurs modernes (Gaultier, Mugler, V. Westwood,
etc.) et quelques autres objets, cadeaux de gens célèbres.
C'était typiquement la fête snob avec de bonnes intentions,
tous les modernes de la ville s'y étaient donné rendez-vous.
Le seul type sérieux était celui qui menait les enchères
et était un pro de Sotheby's. J'avais donné une des
merveilleuses fiches que réalisa Juan Gatti pour "Femmes...
". Concrètement il s'agissait de ma fiche, celle de
scénariste et directeur. J´étais supposé
donner l´originale, mais je reconnais qu´en fait il
s'agissait d'une copie, mais avec le verre du cadre cela ne se voyait
pas. Je mis un cadre énorme, doré, fait à la
main qui m´a coûté cent milles pesettes. Ce qui
avait réellement de la valeur (outre mon geste) était
ce cadre, mais ça, bien sûr, je ne l´ai pas dis!
Entre le bordel et la sueur, après une trentaine d'interviews
en anglais et à capela, un journaliste incisif et empêcheur
de tourner en rond me demanda si la mode était réellement
autre chose qu´un jeu pour que les putes et les PD se
sentent
"divins". Avant de lui répondre je le regardai
très attentivement, avec ce calme serein qui te fait savoir
que tu as raison et que de plus tu sais comment l'exprimer. A
nouveau j'eus recours à Bogart et son commentaire opportun
sur le gris que portaient les allemands et le bleu de Ingrid
Bergman. Je lui dis qu'au Cinéma les vêtements ne
servent pas seulement pour que les filles soient jolies, ils
servent aussi pour déterminer
l'époque où se déroule l'action, établir
le genre et la classe sociale des personnages. Et si cela n´était
pas assez, comme le montre la phrase de Bogart, les vêtements
transportent des émotions.
Des mois plus tard, dans la troisième ou quatrième
version de "La fleur... " il me vint à l'esprit
qu'Angel, poussé par l'alcool, perdrait sa discrétion
et aurait recours également à la phrase de Bogart
afin d'exprimer l´émotion qui le paralysait "les
allemands étaient vêtus de gris et toi de bleu"
finit-il par dire à Leo, après lui avoir demandé
si elle se souvenait de Casablanca, etc. Leo le regarde interloquée.
Ils étaient seuls, sur une Plaza Mayor énorme. Cela
semble une solitude plus théâtrale que réelle.
Leo se demande ce que veut dire son ami avec cette phrase de Bogart.
"De bleu tu étais vêtue le jour où fuyant
ta vie, tu percutas la mienne", lui dit Angel, la voix étranglée
par les larmes.
Leo le quitte, avec aversion. Cela fait des mois qu'elle essaie
d'oublier ce moment, (ce fut le jour où son mari l´abandonna
pour toujours, elle ne l´avait pas pensé mais il est
vrai qu´elle portait un jean et une veste bleue)
Angel,
par contre, ne l´oubliera jamais
Ceci est une de mes
scènes favorites. Et je la dois en grande partie à
la phrase de Bogart. Ce fut une bonne inspiration que de revoir
"Casablanca". Il y a des fois où prendre une simple
note sur un post-it représente un investissement autant extraordinaire
qu´imprévisible. Jamais je n´avais tiré
autant partie d´une simple note.
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