1.
Un homme s'approche de moi pendant que je prends mon petit-déjeuner dans un bar. Il me dit qu'il a vu trois fois 'La mauvaise éducation'. Comme j'ai l'habitude de faire, je le remercie pour le geste.
La première fois, je me suis endormi, m'explique l'inconnu.
Vous vous êtes ennuyé à ce point-là ?
Non, au contraire, répond-il. J'avais accroché complètement, mais j'ai eu sommeil et je me suis laissé aller. Après naturellement je l'ai revu parce que le peu que j'avais vu m'avait laissé très intrigué.
Et ?
Ça m'a plût plus que la première fois mais il y a eu un autre moment où j'étais tellement détendu que je me suis endormi de nouveau.
Alors, vous ne l'avez toujours pas vu en entier ?
Bein non. J'attends à ce qu'il sorte en DVD pour le voir tranquillement chez moi.
L'homme semble avoir un peu plus de cinquante ans et il n'y a rien en lui qui attire spécialement l'attention. Je ne sais pas quel aspect ont les narcoleptiques mais en tout cas lui n'a pas l'air de souffrir de la maladie du sommeil soudain. Et on ne dirait pas non plus qu'il plaisante.
Bein, je ne sais pas quoi vous dire, je lui dis.
Ne le prenez pas mal, ajoute-t-il, mais quand quelque chose me plaît beaucoup ça me détend et je peux même m'endormir, c'est une sensation très agréable, c'est un compliment que je vous fais. Bon, aussi je prends en ce moment un médicament pour contrôler l'anxiété et le médecin m'a dit que ça pouvait donner sommeil.
Alors, il n'y a pas de doute, je dis avec emphase, voilà l'explication. Vous vous endormez à cause des pilules, pas à cause de mon film !
Vous ne souffrez pas d'anxiété, d'angoisse ou de désespoir ?, me demande-t-il sans savoir que ce sont les paroles d'un boléro. Mon psychiatre m'a dit que ces problèmes apparaissent souvent autour de la cinquantaine. En plus de tout ça, j'ai horriblement peur de la mort.
Je lui montre le journal : Je viens de lire une interview à Julian Barnes, l'écrivain anglais, à propos de son dernier recueil de récits. Entre autres choses, il dit que le mythe d'après lequel la maturité apporte la sérénité est faux. C'est plutôt le contraire.
Je suis d'accord. Comment s'appelle le livre ?
'The lemon table'. C'est une collection de contes, dont le sujet est la mort, et le manque de sérénité des personnes âgées.
Mais moi je ne suis pas si âgé que ça, me dit-il.
Moi non plus, je lui dis. Ni Julian Barnes. Mais on pense tous les trois qu'avec les années on n'atteint pas cette paix intérieure dont on a tellement entendu parler.
L'admirateur spontané part s'acheter le livre et moi je me dirige vers mon bureau, où j'ai rendez-vous avec trois femmes et un scénario.

2.
Le scénario s'appelle 'Volver' et parle justement de la mort, mais d'un ton moins angoissé que celui de l'homme qui s'endormait en regardant 'La mauvaise éducation'. Plus que sur la mort en soi, le scénario porte sur la richesse de la culture de la mort dans la région de La Manche, où je suis né. Sur la façon (pas du tout tragique) dont plusieurs personnages féminins de différentes générations se débrouillent dans cette culture.
De l'autre côté de ma table, à El Deseo, assises face à moi, j'ai trois des actrices qui vont jouer dans 'Volver'. Chacune d'entre elles représente un retour important : la Plus Attendue, Carmen Maura. Et deux autres retours, pleins de sens et de sensibilité : Penélope Cruz, avec qui j'ai travaillé à deux reprises, actrice et femme que j'adore à l'intérieur et à l'extérieur des studios. Et Lola Dueñas. Avec Lola, j'ai travaillé dans 'Parle avec elle' (une infirmière, collègue de Javier Cámara) et je suis resté sur ma faim.
La rencontre réveille en moi une grande excitation. Même si dans ce cirque j'ai le rôle du dompteur, cela ne veut pas dire que ce ne soit pas difficile pour moi de briser la glace. Mais voilà en quoi consiste, entre autres choses, être réalisateur (au moins dans un pays européen). Je suis le briseur de glaces, la cheminée qui réchauffe l'ambiance, la mère-père-psychiatre-amant-ami qui, avec un simple mot, te redonne de l'assurance.

Un film, l'ensemble de tous les processus qui le composent, suppose une grande poignée de questions, de là le caractère aventurier d'un tournage. La valeur de l'aventure n'est pas proportionnelle à la quantité de réponses que l'on trouve sur le chemin, mais directement proportionnelle à la résistance de ses membres. Il s'avère que le réalisateur conduit un train sans freins, et son travail consiste à réussir à ce que le train ne déraille pas. C'est ainsi que Truffaut le voyait. Ma première question est toujours la même : est-ce que je ressentirai de nouveau la même passion des quinze fois précédentes pour une nouvelle histoire ? Si on ne trouve pas de réponse à ce type de questions, il vaut mieux ne pas s'embarquer dans un nouveau projet.
Avec 'Volver' la réponse est affirmative, bien sûr. J'ai de nouveau la sensation d'avoir entre les mains une histoire (fable, trésor et secret) dans laquelle j'ai hâte de m'engloutir.

Je ne le réalise pas sur le moment mais en regardant Carmen, Penélope et Lola je me demande inévitablement si ce trio de physiques exceptionnels va fonctionner en tant que famille (le personnage de Carmen est la mère des deux autres). Ce type de question ne demande pas de réponse. Il faut faire le film pour le découvrir mais moi je les regarde et je les sens déjà comme mère et filles. Les trois ont en commun qu'elles doivent jouer comme si elles étaient de La Manche sans l'être et les trois ont une envie folle de se mettre au travail. Cette envie est en soi un spectacle dont je suis le premier et parfois le seul spectateur. Je les regarde et rien ne sonne faux. Cela suffit. Dans ce travail, c'est l'intuition qui commande.

Je leur propose de commencer à lire pour briser la glace. Travail de table, disent les gens du théâtre. Parfois je les interromps pour leur expliquer des détails sur leurs personnages, des anecdotes réelles sur lesquelles je me suis appuyé. Une lecture n'est pas une répétition mais moi j'en fais toujours trop. Sans m'en rendre compte je me surprends à leur indiquer des tons, des intentions voilées, des parallélismes mystérieux. Carmen saisit au vol mes insinuations.
La lecture roule, glisse comme un canoë à l'intérieur duquel les trois actrices rameront au même rythme.
Penélope et Lola se lancent avec aisance et apparemment sans peur. Les premiers balbutiements sont chargés de peur mais moi je ne le remarque pas, ou je ne veux pas le remarquer.
Je me rends compte que je suis en train de trouver la réponse à une question que je ne suis même pas conscient de m'être posé : Est-ce que je m'entendrai de nouveau avec Carmen, comme dans les années quatre-vingts ? Ça fait très longtemps. Plein de choses nous sont arrivées. La chimie, ce je ne sais quoi d'insaisissable et de miraculeux, on la sentira à nouveau ?
J'entends Carmen lire, en intégrant mes indications et je sens qu'on est toujours les mêmes que dans 'La loi du désir', il faut que je touche mon gros ventre pour me rendre compte que le temps est passé. Dix-sept ans.

©Pedro Almodóvar
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Penélope Cruz et Carmen Maura.
© foto: Pedro Almodóvar.

Cruz, Maura et Lola Dueñas.
© foto: Pedro Almodóvar.